
Encore une fois, je vais essayer de développer mon argumentation à partir du titre ce cet article. Cela me permet d'avoir un angle d'attaque et au final de structurer ma réflexion. Le titre "Lionel Jospin ou François Mitterrand" que j'utilise ici me permet à la fois de m'adresser à un public large et à la fois de poser la question suggérée à chaque fois qu'on parle de Lula :"a-t-il trahi ?" sous entendu ses électeurs et sa base sociale ? On peut aussi supputer à partir de ce titre que je vais faire appel à la mémoire François Mitterrand comme c'est la mode en ce moment pour redorer le blason de Lula.
D'abord le cadre. Je vous rappelle qu'ont lieu au moment même ou j'écris cet article des élections générales au Brésil qui se sont transformés en référendum pour ou contre Lula. Au vu des dernières études d'opinion, il semblerait que la seule question soit de savoir s'il sera élu au premier ou au second tour (c'est une question importante pour la suite).
Lula est arrivé au pouvoir dans le pays où il y a le plus d'inégalités au monde. Un pays qui a stabilisé sa démocratie après des décennies d'instabilités et d'interventions de la junte militaire. Un pays complexe où les clivages politiques sont beaucoup plus fortement liés que chez nous à des clivages sociaux, confessionnels et surtout ethniques comme dans l'ensemble de l'Amérique latine. Nous n'avons pas le temps ici de développer l'histoire de ce pays, mais disons simplement que l'élection de Lula marque réellement l'entrée dans le jeu politique et institutionnel des masses laborieuses (ouvriers et paysans pauvres) qui constituent la base sociale du Parti des Travailleurs. Car l'originalité de la gauche brésilienne par rapport à d'autres pays latino américains réside dans le fait qu'il soit structuré autour d'une organisation de masse : le parti des travailleurs dont la constitution sociologique n'est pas en décalage (comme en Europe) avec la base sociale réelle de Lula. Le PT brésilien compte entre 600 000 et 1 000 000 d'adhérents ce qui en fait aujourd'hui le premier parti du Brésil alors qu'il y a 20 ans il était quasiment inexistant.
C'est là que le parallèle avec la gauche française des années 70 est intéressant. La gauche avant Epinay est émiettée et le Parti structurant de la gauche est le PC. Voyant l'impasse dans laquelle ils sont, les éléments les plus actifs de cette gauche non communiste (le PSU en étant l'élément le plus connu) décident après l'échec des élections de 1969 de commencer une lente recomposition de cette gauche autour d'un Parti démocratique majoritaire. Le congrès d'Epinay marque à ce titre un jour important dans cette recomposition et 10 ans plus tard, à force de travil de conviction, le Parti Socialiste arrivera au pouvoir. Comme le PS, le PT est un parti démocratique qui autorise les courants en son sein. Il permet de réunir dans une même entité politique des courants différents de la gauche et même pour le PT de l'extrême gauche trotskiste. Comme Mitterrand Lula à force d'acharnement et après 20 ans d'échecs électoraux arrive au pouvoir en ayant réussi le même pari : refonder une gauche démocratique autour d'un parti majoritaire.
Le parallèle entre les deux hommes est donc surtout vrai du point de vue de leur parcours et de leur stratégie de conquête du pouvoir. Ce qu'ils partagent avant tout c'est l'idée que le monde est dominé par des rapports de forces et qu'il est vain de vouloir négocier, la négociation est incluse dans la lutte elle même et les défaites d'une fois préparent à chaque fois les victoires de demain.
Quand à la politique sociale de Lula qui est la véritable question posée aujourd'hui. Il faut d'abord noter que les critiques les plus virulentes à cet égard ne viennent pas de la gauche mais des conservateurs en particulier de la presse conservatrice qui est très prompte à souligner les promesses non tenues de Lula. Il vaut parfois mieux ne rien faire pour ne pas avoir à trahir. Nous ne pouvons tout de même pas négligé certaines critiques justifiées. Tout d'abord, si les inégalités ont baissées, le pays demeure celui où il y a le plus d'inégalités au monde. La question est donc de savoir si Lula a "trahi" dans le sens où il ne croirait plus à un idéal socialiste où s'il n'a pas les moyens de mener exactement la politique qu'il souhaiterait. Je penche plutôt pour la deuxième solution. Il est quand même étrange qu'on s'en prenne à ce que Lula n'a pas pu faire alors qu'aujourd'hui dans une majorité de pays développés en particuliers en Europe, les marges des manœuvres politiques pour la gauche sont tellement faibles que l'idée même d'un changement et d'une redistribution paraît absurde à certains. Lula est confronté lui à des forces autrement plus puissantes que sont les manias de l'agriculture intensive et les marchés financiers dans un pays où une annonce impromptue peut provoquer une crise financière puis sociale du fait du poids important de la dette. Lula a donc fait le choix de se redonner des marges de manœuvres financières quitte à sacrifier la croissance du pays. Surtout, il a battu en brèche l'idée conservatrice qu'on ne peut pas faire de redistribution sans croissance. La redistribution sans la croissance constitue en réalité une réelle remise en cause structurelle du capitalisme dans la mesure où c'est la seule chose qui permet réellement de commencer à inverser le rapport Capital/Travail qui constitue le fondement de la lutte de classe. Lula, en bon syndicaliste l'a compris.
Quand à la comparaison, avec Lionel Jospin, elle en découle. Si le gouvernement Jospin avait décider de redistribuer les fruits de la croissance, il ne s'est pas attaqué au rapport capital/travail et surtout il a intériorisé l'idée d'abord qu'on en peut pas tout faire et puis au final qu'on ne peut rien faire. Je souhaite donc par cet article rendre hommage au seul représentant de la classe ouvrière qui soit un président en exercice et cela suffit à le rendre sympathique à mes yeux.
Commentaires